Nous avons quitté la résidence peu après la fin de l’assaut. Les combats avaient cessé, mais les couloirs portaient encore les traces de ce qui venait de s’y produire. Plusieurs dizaines de mutants avaient pénétré dans le bâtiment et attaqué simultanément les suites des Libres-Marchands. Le décompte provisoire faisait état de plus de cinquante assaillants.
Moross était présent avec ses troupes. Il avait manifestement décidé de reprendre personnellement la situation en main et nous a garanti que son armée assurerait la surveillance des lieux jusqu’au matin. Ses hommes avaient également identifié le moyen par lequel les assaillants avaient déjoué la garde extérieure : d’anciens accès, supposés condamnés, débouchaient au pied du bâtiment.
L’explication est satisfaisante sur le plan matériel. Elle ne l’est pas sur le plan de la sécurité. Des dizaines d’individus ont pu emprunter ces passages, pénétrer dans une résidence hébergeant plusieurs des personnages les plus puissants du Castel et conduire une attaque coordonnée. Cela suppose au minimum une connaissance précise de l’installation et de ses faiblesses.
Selon les informations officielles, tous les Libres-Marchands présents ont été attaqués. Notre groupe semble néanmoins avoir supporté une part particulièrement importante de l’assaut. Il faudra vérifier cette impression lorsque les rapports seront disponibles.
Deux des invités ont mis davantage de temps à nous rejoindre : Jeremiah Blitz et le baron Djanko Fléau. Tous deux avaient été assaillis. Le second souffrait encore visiblement des conséquences de ses expériences gastronomiques de la veille.
Un élément demeure difficile à expliquer : les pertes parmi les Libres-Marchands et leurs suites sont relativement faibles au regard des moyens engagés.
Plus de cinquante mutants, une infiltration soigneusement préparée, plusieurs attaques simultanées et finalement peu de victimes parmi les principales cibles supposées.
S’agissait-il réellement de nous tuer ?
Je ne dispose pas d’éléments suffisants pour répondre. L’attaque pouvait servir à affaiblir certains concurrents, à créer une diversion, à mesurer les capacités de nos escortes ou à poursuivre un objectif dont nous ignorons encore l’existence.
Il serait prématuré de privilégier une hypothèse. Je retiens simplement que les résultats observés ne correspondent pas nécessairement à l’intention que nous avons attribuée à nos adversaires.
Le lendemain matin, nous avons pris la direction de l’Emporial d’Obsidienne, où devait se tenir la vente donnant accès à la divination de la Perle Funeste.
En chemin, nous avons rencontré Miss Evans, patriarche de la famille Weissman, accompagnée de plusieurs hommes. Elle m’a adressé quelques encouragements et conseils relatifs à la vente. Son attention s’est également portée sur les membres de ma suite, particulièrement ceux issus de la famille Heizer.
Les rapports entre les maisons Weissman et Heizer semblent mériter une attention supplémentaire.
Miss Evans a notamment plaisanté sur la possibilité que les Heizer tuent Maeve avant qu’elle ait achevé son apprentissage. Le propos était présenté avec légèreté. Je ne suis pas certain que les relations entre ces familles autorisent à le considérer entièrement comme une plaisanterie.
Je connais les rivalités entre les maisons vassales. Elles sont anciennes, parfois utiles, et font partie des équilibres que la branche principale doit entretenir. Il faudra néanmoins veiller à ce que Maeve ne devienne pas malgré elle un instrument de ces tensions.
J’ai profité de cette rencontre pour demander à Miss Evans de me faire fournir des munitions aeldaris. Les occasions d’en acquérir ne sont pas suffisamment fréquentes pour que j’en néglige une.
L’Emporial d’Obsidienne occupe un autre astéroïde de l’ensemble constituant le Castel. L’affluence y était considérable. La perspective d’accéder à la Perle Funeste avait attiré une foule dont les intérêts dépassaient manifestement ceux des seuls Libres-Marchands invités au dîner.
La vente se tenait dans une immense salle circulaire, organisée autour du commissaire-priseur.
Les règles étaient simples : chaque proposition était acceptée ou refusée, sans possibilité de négociation ultérieure. Un refus pouvait donc suffire à mettre définitivement fin aux ambitions d’un candidat.
Nous avons assisté à plusieurs offres, certaines reçues favorablement, d’autres écartées.
Lorsque mon tour est venu, j’ai envisagé une première proposition. La réponse qui m’a été faite indiquait qu’elle se rapprochait fortement, sinon exactement, d’une proposition formulée quelque temps auparavant par Viggo Vaevictis.
Mon père. Je ne sais ni quand, ni dans quelles circonstances, ni jusqu’où ses recherches l’ont conduit. J’ignore également ce qu’il a pu apprendre et les raisons pour lesquelles aucune de ces informations ne figure dans les documents auxquels j’ai accès.
Pour la première fois depuis longtemps, j’ai regretté avec une certaine insistance de ne pas disposer de son journal.
J’ai modifié mon offre sans poursuivre davantage cette piste. La curiosité ne justifiait pas de compromettre notre participation.
J’ai finalement engagé deux objets récupérés lors de la Maison de poussière et de cendres : le folio relié en cuir xenos et le pistolet archéotechnologique attribué à Erasmus Haarlock.
La mention du nom de Haarlock a produit un effet remarquable.
Le silence s’est installé presque immédiatement dans la salle. Pas celui d’une assemblée attentive, mais celui d’une foule brusquement inquiète. La crainte était suffisamment perceptible pour qu’il soit impossible de la confondre avec une simple manifestation de respect.
Je savais que le nom Haarlock portait un héritage particulier. Je n’avais pas encore mesuré l’effet qu’il pouvait produire sur une assemblée aussi diverse.
Mon offre a été acceptée.
Nous avions obtenu ce pour quoi nous étions venus. Le prix me paraissait considérable, mais il était désormais convenu. Il restait à déterminer ce que nous avions réellement acheté.
Des gardes vêtus de blanc nous ont ensuite conduits vers le lieu de la divination. Leur tenue aurait pu paraître cérémonielle si le bas de leurs vêtements n’avait porté des traces de vomissures.
L’odeur était désagréable. L’impression générale l’était davantage.
Je n’ai compris leur état qu’un peu plus tard.
Le passage vers le lieu de la divination consistait en une chute dans un tunnel dépourvu de gravité. Les sensations qui l’accompagnaient ne ressemblaient à rien de ce que j’avais connu au cours de ma carrière navale. Des visions se succédaient autour de nous, étrangères aux perceptions ordinaires.
J’ai pensé à ce que l’on pourrait apercevoir du Warp si l’iris de l’observatoire du VoidGazer demeurait ouvert durant une translation.
Je n’ai naturellement jamais cherché à vérifier cette comparaison.
L’expérience m’a profondément éprouvé. Mon organisme a réagi avec une violence que j’aurais préféré éviter. Je suppose que mon estomac, déjà mis à contribution lors du dîner de la veille, ne contenait plus suffisamment de choses pour ajouter son tribut à celui de nos guides.
Nous sommes finalement arrivés au lieu de la divination.
Ce qui nous y attendait mérite difficilement le nom de personne. Sept êtres semblaient constituer les parties d’une seule entité, dans un assemblage dont je préfère ne pas examiner trop précisément les implications. Je ne sais pas ce qui les unissait, ni s’ils possédaient encore des volontés individuelles.
Je n’ai pas cherché à soutenir leur regard plus que nécessaire.
La divination elle-même fut une nouvelle épreuve bien que plus évocatrice, allégorique. Au milieu de ce qui ressemblait à une tempête du Warp est apparue une gemme d’une beauté singulière. Elle possédait cet éclat que les mots décrivent assez mal, celui d’un objet dont la valeur semble dépasser toute comparaison raisonnable.
La Perle Funeste. Ou du moins son image, telle qu’elle nous était donnée à contempler.
La vision ne se limitait pas à cette représentation. Elle contenait également des indications permettant de déterminer notre prochaine destination. Les coordonnées nous étaient transmises sous une forme cryptique, mais suffisamment intelligible pour guider la navigation à condition de la partager à nos astropathes.
Nous avons appris par la suite que l’expérience présentait des ressemblances avec ce que ressent notre Navigator lorsqu’il conduit le vaisseau à travers le Warp.
Cette comparaison m’inquiète davantage qu’elle ne me rassure.
Le retour s’est effectué par le même passage. Il ne fut pas plus agréable que l’aller.
À peine sortis, les différents Libres-Marchands ont entrepris de regagner leurs bâtiments avec un empressement remarquable. La compétition venait de changer de nature. Nous ne cherchions plus à obtenir un renseignement : nous possédions tous une destination, et chacun souhaitait manifestement être le premier à l’atteindre.
J’ai choisi de ne pas céder entièrement à cette précipitation.
Un départ immédiat aurait pu nous faire gagner quelques dizaines de minutes, mais je refuse de considérer qu’une translation dans le Warp puisse être entreprise dans les mêmes conditions qu’un appareillage ordinaire.
Nos préparatifs ont nécessité environ une heure.
Trois autres Libres-Marchands ont adopté une prudence comparable. Cette observation ne signifie pas qu’ils soient dignes de confiance, seulement qu’ils partagent au moins une appréciation raisonnable de certains risques.
Pendant ce délai, le bâtiment de Bastille VII a été attaqué par un vaisseau qui présentait toutes les apparences d’un corsaire aeldari. Sa coque était entièrement blanche. Nous ne disposions d’aucune information sur son identité, son origine ou ses intentions.
J’ai choisi d’intervenir en faveur de Bastille.
La décision n’était pas dénuée d’intérêt. Une assistance accordée dans de telles circonstances constitue une base bien plus solide pour une entente future que les politesses échangées autour d’une table. Je ne sais pas encore ce qu’il en fera, mais il saura que nous ne sommes pas restés spectateurs.
Alors que nous nous préparions enfin à entrer dans le Warp, Krawkin Feckward nous a attaqués à son tour.
Cette fois, il ne s’agissait plus d’une description incertaine fournie par un prisonnier ni d’une coïncidence vestimentaire.
Il avait choisi de nous prendre pour cible.
Notre riposte l’a contraint à battre en retraite. Je ne sais pas encore si cette attaque était destinée à nous détruire ou simplement à retarder notre départ. Dans les deux cas, il a désormais clarifié sa position à notre égard.
Nous avons engagé la translation.
La navigation ne s’est malheureusement pas déroulée comme prévu.
Une anomalie nous a retardés de sept semaines, alors que la durée estimée du voyage vers notre destination devait se situer entre quarante et soixante jours.
La course n’est pas nécessairement perdue. Le Warp ne respecte ni les horaires ni les priorités des navigateurs, et rien ne garantit que nos concurrents aient bénéficié de conditions plus favorables.
Je me surprends néanmoins à espérer qu’ils aient rencontré des difficultés comparables.
Ce n’est pas une stratégie.
C’est simplement, pour l’instant, la seule consolation disponible.
Au terme de ces sept semaines, nous avons marqué une pause. Un signal continu a été détecté. Son origine semble humaine, mais il ne correspond pas à une émission impériale identifiable.
Les premières estimations situent sa source à environ une journée de trajet.
Notre Navigator étant encore en récupération, la poursuite immédiate de notre route n’était pas souhaitable. Cette situation nous offrait une occasion d’examiner l’origine du signal, mais elle ne supprimait pas les risques d’un détour

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